Le 4B movement ou comment les Coréennes ont décidé de survivre dans une société qui les méprise
Mariage, enfants, relations, sexe : les Coréennes en ont assez. Face à une misogynie ancrée et à une société qui refuse d’évoluer, elles ont inventé leur propre révolution silencieuse, le 4B movement.
La question du féminisme est épineuse en Corée du Sud. On a tendance à calquer le militantisme féminin à ce qui se passe en Occident, mais dans les faits, il s’exprime différemment en fonction des pays. Pour comprendre ce qu’il se passe en Corée, il ne suffit pas de se planter à Hongdae et de demander aux passants ce qu’ils pensent du féminisme. C’est même la pire chose à faire et les créateurs de contenus qui font ça prouvent juste qu’ils ont une méconnaissance totale de ce qu’implique le mot “Féminisme” dans le pays. Car si le terme est aujourd’hui plus ou moins intégré dans notre société, ce n’est pas toujours le cas dans les autres pays — surtout quand ledit pays continue de cultiver une misogynie latente.
Récemment, la lutte féministe a pris une toute autre ampleur au pays du matin calme et c’est en partie lié au dernier président Yoon Suk-yeol, un raciste et misogyne notoire, qui avait décidé de baser une partie de sa communication sur “le problème féminin”. Pour lui, le féminisme est une “menace sociale”, responsable de la déchéance de la société coréenne. Grâce à cette position, il a réussi à séduire tout un tas de masculinistes, qui se sont rués sur les urnes pour donner leur vote à un candidat profondément conservateur et anti tout (femmes, étrangers, personnes LGBTQIA+). Pour faire simple, tout ce qui n’est pas un homme qui travaille et qui fait son service militaire n’a pas de valeur aux yeux de l’homme politique et il a insufflé cette vision dans la société coréenne pendant toute la durée de son mandat.
Mais le féminisme n’est évidemment pas né avec l’arrivée de Yoon au pouvoir. Il s’exprime depuis longtemps sur la péninsule coréenne, mais il y a un mouvement qui, depuis 2015, cristallise toutes les frustrations féminines. Son nom ? Le 4B movement. On en a beaucoup entendu parler après la seconde victoire de Trump, parce que les Américaines ont récupéré le terme, mais initialement, c’est un mouvement qui vient de Corée du Sud et qui englobe tout un tas d’actions directes et indirectes menées par les femmes.
Pourquoi les femmes coréennes ont créé le mouvement 4B ?
Pour comprendre le 4B movement, il faut d’abord comprendre comment le sexisme s’exprime en Corée. Si les dramas nous donnent une vision romantisée de la place de la femme dans la société, dans la vraie vie, c’est un peu moins rose. Par exemple, la Corée est le pays de l’OCDE avec le plus grand écart de salaire entre les femmes et les hommes. En moyenne, une femme est payée 31% de moins qu’un homme à poste égal — en France, il est de 22% dans le secteur privé. S’ajoute à ces inégalités salariales un taux élevé de violences conjugales (très peu considérées par la justice), des discriminations institutionnalisées et une vision très “machine à bébé” des femmes… Et il y a tout le reste : l’avortement, bien que légal, toujours très difficile d’accès, la pression sociale du mariage, la nécessité d’être toujours plus belle et plus artificielle, la quasi obligation de quitter le monde du travail lorsque l’on devient mère… La liste est sans fin.

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Toutes ces discriminations mises bout à bout finissent par créer une société plutôt hostile aux femmes et on comprend pourquoi elles n’ont plus envie de relationner avec les hommes. Et c’est précisément le principe du 4B movement : ne plus accorder le moindre intérêt aux hommes.
Le mouvement s’attaque en fait aux quatre piliers de la société : le mariage, la maternité, les relations amoureuses et le sexe. Les femmes qui adhèrent à ce mouvement refusent tout ça. Elles ne veulent plus se marier, plus faire d’enfants… Elles ne veulent plus d’hommes dans leur vie. À tout ça, elles préfèrent l’autonomie personnelle, l’indépendance financière, la vie en solitaire (ou entre femmes). En instaurant ce boycott, elles espèrent faire changer les mœurs et faire évoluer la société. Le problème, c’est que la réponse en face n’est pas forcément celle que l’on pourrait attendre.
La Corée du Sud, un pays où on peut perdre la vie “parce qu’on a l’air féministe”
Sans surprise, du côté des hommes, la pilule a du mal à passer. Pour beaucoup, les féministes restent des femmes déviantes, qui cultivent une haine des hommes. Il y a quelques mois, j’ai discuté de ce sujet avec un Coréen, qui m’a avoué qu’il ne croyait pas au féminisme. Pire, il m’a même fait comprendre que pour lui, ces femmes étaient une menace pour la masculinité… Parce qu’elles osaient se moquer des hommes en ligne. Leur arme fétiche, un emoji bien spécifique : 🤏, qu’elles s’amusent à poster dès qu’un homme a un avis un peu border. Avec cet emoji, elles s’attaquent directement à ce qui fait l’essence des hommes — à savoir la taille de leur sexe. Et plus un homme est masculiniste, plus il a un petit zizi (c’est en tout cas ce que cet emoji sous-entend). C’est évidemment hilarant, mais ça rend complètement dingue les mecs en Corée du Sud. En comparaison, les féministes occidentales sont de véritables harpies selon les standards coréens, mais c’est amusant de voir comment s’expriment les luttes en fonction des pays.
Si cette petite action a de quoi nous faire sourire, elle n’est rien comparée à la réponse de certains hommes vis-à-vis du féminisme. De nombreuses femmes n’osent jamais dire qu’elles soutiennent le mouvement par peur des représailles : ça va du cyberharcèlement aux violences physiques en passant par la stigmatisation sociale et professionnelle. En gros, dire que l’on est féministe en Corée, c’est risquer sa vie.
En 2024, une femme s’est même faite agressée dans une supérette par un homme parce qu’elle “avait l’air féministe”. En cause, sa coupe de cheveux, jugée trop courte par son agresseur (âgé de 24 ans). Au moment de l’attaque, l’homme a justifié son acte par misogynie et a déclaré à la police que “les féministes méritent d’être agressées”. Cette histoire est souvent citée à titre d’exemple parce que pour la première fois, la justice coréenne a reconnu la misogynie comme motif aggravant et crime haineux. L’auteur du crime a écopé de 3 ans de prison et sa victime, On Jo-goo, est involontairement devenue une figure du mouvement féministe, son histoire prouvant l’antiféminisme banalisé dans la société coréenne.
Et si le 4B movement coréen était la solution contre la misogynie ?
Si le mouvement coréen est aujourd’hui pris en exemple dans de nombreux pays, est-ce qu’il a pour autant permis de changer les choses en Corée du Sud ? Dix ans après le début du mouvement, on en est où ? Évidemment, le mouvement a permis à de nombreuses femmes de prendre conscience de certaines choses, mais les vieilles habitudes ont la vie dure. Certes, il y a depuis peu une remise en question des normes traditionnelles (notamment autour du mariage et de la maternité), mais dans les faits, il est toujours compliqué pour une femme de vivre “comme elle l’entend” sans qu’elle soit jugée par la société.
En 2022, Arte a diffusé le documentaire 35 ans, les choix d’une femme, réalisé par Jin Jeon. Il suit le quotidien de trois femmes qui ont fait le choix de ne pas suivre les règles de la société et permet de comprendre la pression permanente qui pèse sur les épaules des Coréennes. Pensé pour dénoncer les fondements patriarcaux du pays, il cristallise tout ce qui ne va pas au pays du matin calme et nous permet de comprendre pourquoi les femmes s’écartent du troupeau.
Dans toute cette question du féminisme s’entremêle également la question de la natalité — qui est en train de devenir centrale en Corée. Mais en étant confronté à la situation des femmes dans le pays, on comprend pourquoi elles ne veulent plus faire d’enfants. In fine, c’est une situation qui n’est pas propre à la Corée du Sud, mais qui est en train de se généraliser dans l’ensemble des pays “puissants”. Moins les femmes sont considérées, moins elles jouent le jeu de la société et c’est à ça que l’on mesure le vrai pouvoir des femmes : ce sont elles qui acceptent de faire des enfants avec des hommes et non l’inverse, elles sont donc garantes de la pérennité d’une société et du renouvellement de la population. C’est finalement ça qui fait le plus peur aux nations : ne plus avoir assez d’habitants pour faire tourner le pays (ou pas assez de soldats pour faire la guerre). C’est encore plus marqué dans les pays où les femmes sont très éduquées, car éducation des femmes et natalité sont intrinsèquement liés : plus le niveau d’études d’une femme est élevé, moins elle fait d’enfants. Et devinez quoi ? Le niveau moyen d’éducation des femmes en Corée du Sud est l’un des plus élevé au monde : 88% des femmes entre 19 et 34 ans ont un diplôme universitaire, elles sont même plus éduquées que les hommes (83%). En France, c’est 57% des femmes qui ont un diplôme universitaire. La Corée du Sud est donc un cocktail explosif qui, sans le savoir, pousse les femmes à ne plus jouer le jeu et tant que ça ne changera pas, la courbe de la natalité continuera de descendre.
Ce serait évidemment génial si les Coréennes avaient trouvé la solution ultime, mais pour le moment, le mouvement semble juste avoir révélé la fracture systémique qu’il y a entre les femmes et les hommes. Fracture elle-même exacerbée par les forums en ligne, qui confortent les masculinistes dans leur idéologie (idem pour les féministes). Pourtant, il est possible que le mouvement finisse par faire changer les choses. La Corée ayant le taux de natalité le plus bas au monde (0,72 enfants par femme), l’urgence se fait de plus en plus sentir et les politiques vont être dans l’obligation de prendre des mesures s’ils ne souhaitent pas voir le pays disparaître dans 100 ans. Peut-être que les Coréennes ont trouvé l’arme ultime pour en finir avec les inégalités : en mettant en place une guerre silencieuse envers les normes sociales et la natalité, elles pourraient bien finir par changer la donne.




Comme quoi, même avec la pression de la natalité ne pousse pas les pouvoirs publics à faire mieux !